Qu’en est-il du patois taignon ?

Quand on affirme que le patois taignon est l’un des plus menacés de tout le canton, les réactions sont souvent incrédules : « Comment ça ? Il existe pourtant une amicale aux Franches-Montagnes qui organise chaque année des lôvrèes de patois. » Cette association, en effet très dynamique, tire la grande majorité de ses membres d’une petite région située à l’est de l’actuel district : la Courtine de Bellelay. Jusqu’en 1975, les deux communes qui la composent, Lajoux et les Genevez, faisaient partie du district de Moutier.

Situation linguistique

Linguistiquement, le parler de la Courtine est très différent de celui des Franches-Montagnes à proprement parler. C’est même entre ces deux régions que passe la frontière linguistique la plus marquée que l’on puisse trouver à l’interne du canton. Voici quelques exemples :

françaispatois de la Courtinepatois taignon
la maisonlai môjonlai mâzon
la cuisinelai tyeûjennelai tcheûzenne
le draple y’sûele l’sûe
le litle yéle lé
le jourle djole djoué
avec eux/ellesèvô loûeèvô lus
elle esti yâelle l’â
le soleille sorèyele soroiye
vertevoirtevoidje
j’ai dûi è dèyui è dèvu
sourdechordesouédje
paspepon

Il est même très difficile de trouver un trait propre à la fois à la Courtine et aux Franches-Montagnes, sans qu’il soit partagé ailleurs : les deux régions ne forment presque jamais un ensemble cohérent. Un peu plus au nord, le taignon est en contact avec le patois des Clos-du-Doubs, dont font déjà partie Saint-Brais et Soubey. C’est avec le plateau de Maîche et Damvant que le parler taignon a le plus d’affinités.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

À notre grande surprise, les Franches-Montagnes ont été la région la plus difficile à documenter lors de nos enquêtes en 2025 et 2026. Notre méthode habituelle, le bouche-à-oreille, n’avait pas donné grand-chose. Alors, après avoir passé plusieurs journés entières à parcourir villages et hameaux, à demander aux passants et à sonner aux portes, nous avons dû reconnaitre qu’il s’agit de la région du Jura où l’extinction du patois est la plus avancée1. Tout à l’est du plateau, aux Communances et aux Enfers, nous avons encore trouvé deux locuteurs. Cependant, bien qu’ils aient appris le patois dans leur commune, leur parler est difficilement classifiable, dans la mesure où il ne comporte plus de traits typiquement taignons. Ce phénomène de « dilution » des traits traditionnels reste encore à expliquer, mais on le retrouve dans d’autres parlers en perte de vitesse comme ceux du Val Terbi.

Ailleurs, notamment au Bémont et aux Bois, nous avons trouvé de bons témoins « souveneurs », qui ont sû se rappeler de quelques phrases prononcées par leur grands-parents. Mais la plupart des gens, même très âgés, ne l’ont jamais entendu, ou du moins avec trop peu d’intérêt pour l’avoir appris. Quand ils se souviennent de quelques mots, il s’agit de français régional ou de patois exogène (peut-être entendu lors des théâtres). Dans les endroits où des habitants se souviennent encore avoir connu des patoisants, il s’agissait de personnes nées dans les années 1920 et décédées depuis quelques temps déjà. Ailleurs, le patois est disparu depuis trop longtemps pour que les gens sachent vraiment ce que c’est.

La majorité de la population jurassienne continue pourtant de penser que le patois est davantage parlé dans les Franches-Montagnes que dans la Vallée de Delémont. Cela s’explique probablement par la grande vitalité du patois de la Courtine, auquel l’amicale des patoisants taignons doit la plupart de ses membres. À l’inverse, l’amicale des patoisants vâdais a été dissoute en 2014 faute de membres actifs, bien que des patoisants isolés subsistent dans bien des villages. Il est aussi possible que des sources anciennes mentionnant la plus grande vitalité du patois taignon (voir l’article Évolution du patois) aient été reprises sans être actualisées.

  1. À l’exception déjà mentionnée de la Courtine. Liste des villages et hameaux parcourus : Belfond, Goumois, la Bosse, la Chaux-des-Breuleux, la Theurre, le Bémont, le Boéchet, le Cerneux-Veusil, le Creux-des-Biches, le Peu-Claude, le Peuchapatte, le Peupéquignot, le Prépetitjean, le Roselet, les Barrières, les Bois, les Breuleux, les Cerlatez, les Chenevières, les Communances, les Cufattes, les Émibois, les Enfers, les Pommerats, les Rouges-Terres, les Sairains, Montfaucon, Montfavergier, Muriaux, Saint-Brais, Vautenaivre, ainsi que le home de Saignelégier. ↩︎